le prix Korzack en photos et dans la presse

Es lohnt sich gegen den Strom zu schwimmen!.

(article Luxemburger Wort)

„Anonym Glécksspiller“ mit dem Janusz-Korczak-Preis 2007 ausgezeichnet

Er selbst war dem Glücksspiel verfallen, hat sich aber dank einer Therapie seiner unbändigen Sucht entziehen können und ist seit mittlerweile sieben Jahren clean. Die Rede geht von Romain Juncker, dem Gründer und Vorsitzenden der „Anonym Glécksspiller“, jener Vereinigung die am Mittwochnachmittag im Merscher Kulturhaus mit dem Janusz-Korczak-Preis 2007 ausgezeichnet wurde.

Damit würdigte die „Fondation Kannerschlass“, Urheber des seit 1993 alle zwei Jahre vergebenen Preises, das soziale Engagement der „Anonym Glécksspiller“, die sich zum Ziel gesetzt haben, Medien, Öffentlichkeit und politische Entscheidungsträger über die weitreichenden Konsequenzen der ausufernden Spielsucht aufzuklären.

In Gegenwart von Gesundheitsminister Mars Di Bartolomeo, der übrigens auch den mit 2500 Euro dotierten Preis überreichte, sowie Ombudsmann Marc Fischbach wies „Kannerschlass“-Direktor Gilbert Pregno darauf hin, dass Sozialarbeit Teil der Demokratie sei und zu mehr Solidarität sowie dem Abbau gesellschaftlicher Ungerechtigkeiten beitrage. „Romain Juncker hat sich nicht gescheut um sich Kraft seiner eigenen Erfahrung, nämlich der mangelnden Unterstützung, die ihm in gleicher Situation zuteil geworden war, in den Dienst seiner Mitmenschen zu stellen, die ebenfalls in dieses unbändige Räderwerk geraten sind, dem sie sich irgendwann nicht mehr entziehen konnten und das mitunter zu unumkehrbaren persönlichen, familiären bis hin zu beruflichen Konsequenzen führen kann.“

Ebenfalls zu Ehren kamen bei dieser Gelegenheit der durch Robert Lamborelle repräsentierte „Service de parentalité“ der „Jugend- an Drogenhellef“ sowie die durch Georges Pfeiffenschneider vertretene Asbl „Peace Factory“. Während letztere sich zur Aufgabe gestellt hat, Jugendliche auf den Weg der konstruktiven und kreativen Konfliktschlichtung zu führen, kümmert sich erstere um drogenabhängige Eltern und schwangere Frauen, damit diesen die Bindung zu ihren leiblichen Kindern aufrecht erhalten bleibt.

Die Feierstunde im Merscher Kulturhaus wurde übrigens musikalisch von Chansonnier Michel Clees begleitet, der einige seiner Lieder interpretierte. (D.R.)



Janusz Korczak, un grand pionnier de l'éducation

par Stanislas Tomkiewicz

Quel est ton premier devoir, éducateur ? Veiller. Si tu veux être gardien, tu peux ne rien faire, si tu es éducateur, tu auras des journées de travail de seize heures, sans interruption, sans fête, des journées où le travail est indéfinissable, incontrôlable, invisible, des journées faites de milliers de mots, de pensées, de sentiments...

Plus le niveau spirituel de l'éducateur est pauvre, plus sa morale est incolore, plus grand est le soin qu'il prend de sa tranquillité et de son confort, plus il édictera d'ordres et d'interdictions, en prétendant que c'est pour le plus grand bien des enfants...
L'enfant a le droit d'exiger qu'on le prenne au sérieux

Tu commets toujours et avec esprit de suite, la même erreur de combattre la résistance bien fondée de l'enfant. A ses refus, tu réponds: "Tu dois ". Il t'arrive d'émettre des ordres brutalement et sans conviction: comme tu en as reçu toi-même et pourtant, on n'a pas le droit de ne pas obéir...

Dans un groupe laissé à l'abandon, mal organisé, seulement quelques enfants exceptionnels pourront se développer avec bonheur; des dizaines d'autres vont se gaspiller, s'éteindre...

L'enfant a le droit d'exiger qu'on le prenne au sérieux, qu'on prenne au sérieux son chagrin, même si ce chagrin résulte d'une ficelle perdue. Et toi, éducateur, tu ne compatis pas à sa perte ? Il a le droit d'exiger qu'on respecte ses désirs, même s'il désire sortir sans chandail, alors qu'au-dehors il fait froid. Et toi, éducateur, tu rejettes son souhait par un sec "c'est impossible". Il a le droit d'exiger qu'on prenne au sérieux ses questions, même si elles sont apparemment absurdes. Et toi, éducateur, tu coupes ses doutes par un froid " tu es bête ". Educateur, sais-tu pourquoi le petit Jeannot se promenait avec son manteau en plein mois de juillet ?

Eh bien, c'est parce qu'il avait un pantalon déchiré et il n'osait pas se montrer à la jeune fille qu'il aime et qu'il doit rencontrer au jardin (1).
Korczak travaillait surtout avec les enfants des pauvres

Ces quelques citations glanées un peu au hasard en lisant le livre de Korczak, Comment aimer un enfant, montrent combien il est difficile de parler de ce grand pionnier de l'éducation: en réalité Korczak n'aimait pas les éducateurs, il n'aimait pas les pédagogues, il trouvait qu'ils ne travaillaient pas assez, il trouvait qu'ils démoralisaient les enfants. Korczak se voulait surtout médecin, il se voulait ami des enfants, il se voulait anti-pédagogue.

C'est dans mon enfance que j'ai connu Korczak en Pologne en ses qualités d'auteur de livres pour enfants et de pédiatre. A cette époque, avant 1939, tout le monde savait à Varsovie que Korczak travaillait surtout avec les enfants des pauvres, avec des enfants réputés difficiles, avec des enfants du prolétariat juif et catholique. Les termes de pédopsychiatre, de psychiatre pour enfants ou de psychopédagogue n'étaient pas encore forgés. On savait simplement que le Vieux Docteur veillait à la santé du corps, à l'éducation, à l'instruction. On savait simplement qu'il était sensible à la souffrance morale et à la souffrance physique. Lui-même se disait plutôt éducateur, tout en détestant le mot pédagogue. Il a créé son célèbre orphelinat deux ans avant la Première Guerre mondiale.

L'éducation moderne à la liberté

Korczak est issu d'un milieu juif assimilé, qu'on appelait chez nous en Pologne intelligentsia. Son grand-père était médecin de campagne dans la première moitié du XIXe siècle, fait exceptionnel à l'époque pour un juif. Son père était un avocat notoire de Varsovie où il mourut après un long séjour dans un hôpital psychiatrique, alors que son fils Henryk n'avait que 16 ans. La maladie psychiatrique eut une très grande influence sur la destinée de Korczak. Il faut, pour le comprendre, se replacer dans l'ambiance scientifique de l'époque: Korczak croyait profondément à l'hérédité implacable des maladies mentales et des troubles du comportement. Alors que nous savons aujourd'hui que cette hérédité relève beaucoup plus de l'éducation que de la génétique ou du chromosome, il était convaincu que pour lui, avoir des enfants, c'était courir le très grand risque de les voir devenir anormaux, fous comme était mort fou, paraît-il, son père. Etant par ailleurs très moral, il ne concevait pas d'amour sans mariage ni de mariage sans enfant. Il a donc décidé de vivre sans femme et il s'est tenu à cette décision toute sa vie.

Korczak apparaît aujourd'hui comme le cas exceptionnel d'une sublimation réussie. Que voyons-nous dans le monde actuel de la rééducation ? Des éducateurs, des pédagogues, des psychiatres, qui subliment assez peu et qui exigent toujours des jeunes de sublimer plus qu'ils ne le font eux-mêmes. Korczak, au contraire, savait sublimer: sa sensualité, ses pulsions, sa sexualité, ses désirs aussi forts que chez chacun de nous, il savait les transformer en amour pour l'enfant et en dévouement; sa bienveillance pour les peccadilles, les bêtises des enfants en faisait précisément un grand pionnier de l'éducation moderne à la liberté.

Les enfants comme sujets de ses premiers récits

Korczak a commencé à travailler avec les enfants des bas quartiers dès l'âge de 18 ans. Il traînait dans les bouges, il traînait dans les rues misérables de Varsovie, sur les bords de la Vistule. Il se mêlait aux petites bandes d'enfants et participait peut-être à quelques-uns de leurs petits coups durs. Dès cet âge, il a pris comme sujets de ses premiers récits les enfants de la rue. Mais en même temps, il suivait des études médicales et s'orienta vers la pédiatrie par des stages dans les grandes cliniques de Paris et de Berlin. Il alla aussi une fois à Londres et une fois en Suisse, et là se terminent à peu près ses contacts avec le monde occidental.

Très rapidement, dans les dix premières années du siècle, il devint à la fois écrivain à la mode et médecin à la mode. Il soignait les enfants des gens aisés, surtout juifs mais également catholiques. Déjà, sans en avoir le titre, par la façon dont il conseillait les mères, il se comportait davantage comme le ferait aujourd'hui un psychiatre et il se distinguait très nettement des pédiatres de l'époque avec leur rigidité, leur caractère obsessionnel et leur culte du pouvoir médical.

Directeur de l'orphelinat qu'il a mis trois ans à construire

Dès cette époque aussi, tout en étant médecin à la mode et bien assis dans la société, il passait ses vacances avec les enfants des ouvriers. Aujourd'hui, cela paraît tout à fait banal d'organiser une colonie de vacances pour les enfants pauvres. Mais au début du siècle, dans la Russie tsariste (Varsovie n'était pas encore capitale de la Pologne indépendante mais appartenait à cet Etat profondément rétrograde qu'était la Russie tsariste), faire des colonies de vacances pour les enfants les plus misérables, les orphelins, les enfants de manœuvres, était déjà un acte révolutionnaire qui apparaissait aux yeux de la bonne société de Varsovie comme un acte un peu fou. Korczak a rapporté de ces vacances deux livres extraordinaires (2) où il raconte, en termes très simples, comment des enfants élevés sur le pavé, dans des maisons grises, sans aucune verdure, découvrent pour la première fois de leur vie la forêt, un pré, un ruisseau; comment ils découvrent aussi une vie communautaire et une pédagogie non répressive qui ne va pas pourtant sans conflits entre eux et les adultes.

En 1912, Korczak quitte sa clientèle privée, son cabinet, toutes ses fonctions et il devient directeur de l'orphelinat qu'il avait mis trois ans à construire selon ses idées sur les besoins et les désirs des enfants. Dès ce moment et jusqu'à sa mort en 1942, la vie de Korczak s'amalgame complètement à la vie de son orphelinat où il vit sept jours sur sept, ne sortant que pour parler à la radio (depuis 1932), pour donner des cours de pédagogie à l'Université, pour diriger la rédaction de son fameux journal d'enfants et d'adolescents, La Petite Revue; le soir, il monte écrire ses livres dans une petite chambre au grenier. A deux reprises seulement, il sera amené à quitter pour un temps sa maison: lors de la Grande Guerre (1914-1918) où il est enrôlé dans l'armée russe, et lors de la guerre russo-polonaise de 1920 où il est dans l'armée polonaise; lors de la troisième guerre, au siège de Varsovie en 1939, il revêt de nouveau son uniforme d'officier polonais et parle à la radio pour essayer de défendre jusqu'au bout la Pologne contre l'ordre fasciste.

Il éduquait pour le bien de l'enfant lui-même

Un mot seulement pour éclairer le génie multiforme de Korczak: également grand écrivain, il réussit, fait exceptionnel chez les pédagogues et les théoriciens, à écrire des contes, des livres pour enfants, des livres pour adultes, des articles destinés à la grande presse ou à des revues médicales. Revenons à notre sujet, "Korczak, un grand pionnier de l'éducation", pour citer Igor Neverly, secrétaire de Korczak, rédacteur de La Petite Revue et aujourd'hui président honoraire de l'Association internationale Korczak:

On parle, on écrit à son propos, mais on le présente avant tout comme un pédagogue. C'est un malentendu, Korczak n'était pas un pédagogue dans toute l'acception du terme, car il ne transmettait pas à la jeune génération les connaissances contemporaines en lui inculquant les idéaux et les normes morales de la religion, de la doctrine politique ou de la conception de l'Etat en vigueur dans une société donnée. Toute sa vie, il soupçonna les pédagogues de démoraliser la jeunesse. Quant aux pédagogues, ils ne savaient pas très bien où ce Korczak finissait la littérature et où il commençait la pédagogie. Korczak formait le caractère de l'enfant en s'efforçant d'éveiller en lui le désir de s'éduquer, de se contrôler soi-même. Il éduquait d'une façon totalement désintéressée, non pas dans l'esprit ni dans l'intérêt d'une religion, d'une nation, d'un Etat ou d'une doctrine politique, mais uniquement pour le bien de l'enfant lui-même.(3)

Korczak n'a jamais émis de théories pédagogiques

Autre difficulté pour parler de Korczak pédagogue : il n'a jamais émis de théories pédagogiques, au contraire de Piaget, voire de Pestalozzi. Là où Piaget a construit une merveilleuse théorie de l'évolution cognitive de l'enfant, Korczak a écrit des poèmes sur les enfants : mes citations initiales n'étaient pas tirées d'un livre pour enfants ni d'un ouvrage badin, mais de son ouvrage principal Comment aimer un enfant. Ajoutons en passant que Piaget a eu la chance de vivre dans un pays neutre, alors que Korczak a fait quatre guerres et a écrit Comment aimer un enfant dans les tranchées de la guerre 1914-1918.

Pour Korczak, il n'y a pas de théorie sans pratique et pas de pratique sans enfant concret; le sort d'un seul petit enfant pauvre importe autant que toute la pédagogie en général. Certes, il émet des théories, des hypothèses et des déductions (j'ai même trouvé, grâce à l'obligeance du professeur Dauzenroth, un article de Korczak dans une revue médicale suisse); mais ses articles, loin d'être le fruit d'une réflexion abstraite, transmettent toujours sa pratique et sa façon d'être. Il écrit ses articles, ses livres dans un style beaucoup plus proche de Nietzsche que de Piaget. Il écrit comme Esope écrivait ses fables, comme Nietzsche écrivait ses méditations, comme Marc-Aurèle écrivait ses pensées.

En fait, il était de formation médicale. Lui-même a toujours pensé que le médecin qui a la connaissance du corps de l'enfant a un grand rôle à jouer dans l'éducation et dans la connaissance de ce que l'on a appelé "l'âme de l'enfant". C'est en cela qu'il est, je pense, précurseur de la pédopsychiatrie et d'un certain mode d'éducation.

Les apports originaux de Korczak

Quels sont les apports originaux de Korczak ? Quand peut-on parler de sa fonction de pionnier ou plutôt de son rôle à contre courant ?

Sa première idée très originale est que l'enfance n'est pas une période mais un état. Sur ce point, il s'inscrit tout à fait contre le courant de psychologie scientifique qu'on qualifie de génétique. Pour elle, l'enfant est caractérisé avant tout par son évolution, par son développement. Le but de cette évolution, c'est évidemment de devenir adulte. Autrement dit, l'enfant, pour la psychologie génétique, n'est certes pas un adulte en miniature mais c'est bien un adulte en devenir. Or Korczak a renversé le problème en disant qu'actuellement un tiers de l'humanité est constitué d'enfants et qu'au lieu de les considérer comme des êtres immatures, il serait plus normal et plus juste de les considérer comme une minorité opprimée. Il ne faut pas oublier que le Vieux Docteur vivait dans la Pologne tsariste et qu'il faisait partie de deux minorités opprimées incluses l'une dans l'autre: juive et polonaise. C'était donc un terme qui lui venait à l'esprit très facilement: "Considérons l'enfant pour ce qu'il est actuellement, aimons-le, respectons-le ". C'était certainement pour lui la meilleure manière de laisser l'enfant grandir naturellement. Cette pensée doit pourtant être nuancée, car Korczak aimait les enfants beaucoup plus que les adultes et il n'était pas du tout convaincu au fond de lui-même que le passage de l'enfance à l'âge adulte soit un progrès et une évolution. Affectivement il se sentait plus proche et plus à l'aise avec les enfants et les jeunes qu'avec les adultes. Il était souvent très dur avec les adultes alors qu'il était adorable avec les enfants et les jeunes.

Vous dites que l'enfant est immature - eh bien, c'est joli l'immaturité! Un vieillard de 70 ans dira qu'un homme de 40 ans est immature. Les peuples colonisateurs disent que les peuples colonisés sont immatures, les patrons disent que les ouvriers sont immatures et ne pourraient rien faire sans eux. De la même manière, nous disons que l'enfant est immature, ce n'est pas vrai, c'est une forme d'oppression de l'enfant.

A contre-courant de la pédagogie autoritaire de l'époque

Je crois qu'il est extrêmement important de considérer l'enfant pour lui-même et pas seulement comme un être en devenir. Korczak avait encore sur ce sujet d'autres idées assez saugrenues mais très justes: étant donné que les enfants constituent un tiers ou un quart de la population, il serait juste de leur consacrer un tiers ou un quart du budget. Voyez-vous aujourd'hui un pays qui se permettrait de consacrer un tiers de son budget aux enfants... ?

Korczak alla aussi à contre-courant dans sa rupture avec la pédagogie autoritaire de l'époque. Certes, il n'était pas seul, il y avait entre autres Freinet en France, Decroly en Belgique et Pestalozzi en Suisse. Mais rompre avec la pédagogie autoritaire dans la Russie tsariste, c'était effectivement faire œuvre de pionnier. Même aujourd'hui, rompre définitivement avec la pédagogie autoritaire reste encore œuvre de pionnier ! Je me permets une petite anecdote pour dire du mal de nos voisins, les Anglais qui sont pourtant un peuple tout ce qu'il y a de cultivé et de puissant: il y a un an à Paris, je vis le film " Skums " qui raconte, d'une manière assez horrible, la vie dans une maison de correction pour jeunes Anglais légèrement délinquants. Perplexe devant ce que je prenais pour de la calomnie, je reçus d'une consœur, médecin-chef de toutes les prisons pour enfants du Royaume-Uni, cette explication accompagnée d'un sourire bien britannique: " Oh, tout ce qu'il y a dans ce film est tout à fait vrai et a réellement eu lieu mais en vingt ans et dans toutes les maisons d'éducation anglaises; il est seulement exagéré de faire croire que de telles violences puissent se produire en quinze jours dans une seule institution ". Ainsi, le combat de Korczak contre le système autoritaire est un combat qui est loin d'être historique. Il y a encore des réunions de psychiatres de l'enfant où l'on met très sérieusement en question la possibilité d'élever les enfants sans punitions corporelles même sévères et le proverbe " qui aime bien, châtie bien " reste encore très répandu.

Ecoute, éducateur, tu punis comme les autres...

"Chez moi, il n'y a pas de punitions", dit l'éducateur. Parfois il ne se rend même pas compte que non seulement il y a des punitions chez lui, mais qu'elles sont très sévères. Il n'y a pas de cachot noir, mais il y a la chambre d'isolement, la privation de la liberté. Ou bien il se contentera de mettre l'enfant au coin, le fera manger à une table tout seul, interdira la visite familiale. Il va confisquer la balle, l'image, le petit aimant, une babiole, un flacon de parfum - la propriété privée, quoi... Il privera l'enfant de ses droits et de ses petits passe-droits particuliers. Et enfin, n'est-ce pas là une punition que de manifester la froideur, l'aversion, le mécontentement ?

Ecoute, éducateur, tu punis comme les autres, mais tu transformes les punitions évidentes en punitions subtiles. Et pourtant, que la punition soit grande ou petite, évidente ou subtile, les enfants en ont autant peur. On peut " bastonner " l'amour propre et l'affectivité de l'enfant, comme on "bastonnait " autrefois son corps.

Tu dis: " Il n'y a pas de punitions, je ne fais que lui expliquer combien il a mal agi ". Comment l'expliques-tu ? Tu diras que, s'il ne s'amende pas, tu seras obligé de le mettre à la porte. Nigaud, tu ne vois pas que tu le menaces de la peine de mort ? Tu sais que tu ne le mettras pas à la porte... tu veux simplement lui faire peur. " Bof, dis-tu, la mère ne livre pas l'enfant au vilain bonhomme, ne l'abandonne pas seul dans la forêt pour que les loups le dévorent. Elle ne fait que le menacer". Sache que l'on peut maintenir une discipline sévère avec des menaces. Mais il faut manquer d'esprit critique pour considérer que c'est là une pratique douce et libérale - alors qu'une menace non exécutée est déjà une lourde punition.(4)

Korczak n'a jamais prôné le laisser-aller pédagogique

Korczak dans sa pratique et dans sa théorie a rompu avec la pédagogie fondée sur une supériorité supposée de l'adulte par rapport à l'enfant, fondée sur le fait que l'adulte peut commander et que l'enfant doit obéir. Il a parlé au contraire du droit de l'enfant à la désobéissance, ce qui dans la Pologne tsariste était véritablement révolutionnaire car l'obéissance était considérée, dans ce pays à régime fort, plus encore que partout ailleurs, comme une vertu primordiale non seulement de l'enfant, mais aussi de l'adulte. Toute sa vie Korczak a été un révolté permanent qui estimait nécessaire l'opposition de l'adolescent aux adultes.

Mais, et ceci serait peut-être plus important à souligner en France qu'en Suisse, Korczak a toujours su éviter le contraire non-dialectique de l'autoritarisme: le laisser-aller et l'abandon total. Il n'a jamais prôné, comme certains le font aujourd'hui, le laisser-aller pédagogique, l'attente de l'émergence du désir de l'enfant, l'indifférence totale. Vingt ans de cette pratique en France montrent que ce système est aussi mauvais que l'autoritarisme, qu'il est vécu comme de l'indifférence par les enfants et qu'il sert souvent d'excuse à la paresse des adultes.

Korczak n'a pas craint de parler d'amour des enfants, de leur droit au bonheur, alors que dans son pays, à son époque, le bonheur n'était pas bon, était quelque chose d'immoral parce que l'homme devait avoir beaucoup plus de devoirs que de droits; le bonheur était à la rigueur admissible pour les enfants de gens riches mais considéré comme tout à fait pervers pour les enfants des pauvres.

Proclamer le droit des enfants au bonheur

Sur ce point Korczak innove peut-être plus que Decroly et les autres grands pédagogues: il s'occupait presque uniquement des enfants pauvres, travaillait dans deux orphelinats, un au centre de Varsovie (là où fut établi ensuite le ghetto), l'autre dans la banlieue populaire (devenue maintenant quartier chic, Bielany). Un orphelinat était consacré aux enfants juifs, l'autre aux enfants catholiques parce que, malheureusement, à l'époque on ne pouvait encore concevoir un orphelinat public qui réunirait les enfants de religions différentes (notons que, curieusement, la mixité des sexes était admise, peut-être parce que les enfants partaient à 14 ans). C'est dans ces deux orphelinats que Korczak proclama le droit des enfants au bonheur.

Ils avaient droit au bonheur matériel. Pensez que Salazar au Portugal, il y a quinze ans à peine, répondit au souhait d'humaniser un peu les hôpitaux, par cette phrase splendide et sincère: " Il ne faut pas que les pauvres oublient qu'ils sont pauvres, il ne faut pas humaniser les hôpitaux parce que cela va perturber l'ordre social ". Korczak au contraire estimait que surtout les enfants défavorisés ont droit au maximum de ce que peuvent avoir les enfants de milieux aisés. Je connais des pédagogues plus astucieux que Salazar qui ne disent pas les choses aussi brutalement que lui; ils parlent d'une manière "pédagogique": "Est-il prudent de sortir ces enfants de leur misère et de les combler matériellement pendant quelques années alors qu'ensuite ils devront retourner dans leurs bouges et dans leurs bas-quartiers ? Cela risque de les démoraliser, d'en faire des paranoïaques, des aigris, des revendicateurs, des " sinistrosés ", bref des cas psychiatriques. Ne vaut-il pas mieux leur montrer la réalité tout de suite et ne point trop leur donner ? " Korczak était fou de rage lorsqu'on lui tenait ce raisonnement et tout Polonais considérait comme bienheureux l'orphelin, le demi-orphelin ou celui que nous appelons aujourd'hui un cas social qui était accueilli chez Korczak.

Les parents qui remplacent l'absence d'affectivité par des compensations matérielles

Dans certains milieux aisés, des parents croient pouvoir remplacer l'absence d'affectivité réelle par des compensations matérielles. Leurs enfants, qu'on appelle " gâtés ", ont des jouets à ne plus savoir qu'en faire, des trains électriques qui transforment leur chambre en gare, des ours plus grands qu'eux... Quand ils sont malheureux, les parents s'étonnent et disent : "On a tout fait pour eux, on leur a tout acheté et pourtant ils deviennent toxicomanes à 16 ans". Ces parents ne veulent pas ou ne peuvent pas comprendre que les objets ne comblent pas un vide affectif et spirituel.

A l'opposé, certaines maisons de rééducation d'inspiration sado-masochiste classique se fondent sur le "qui aime bien, châtie bien", sur le vrai amour qui doit être exclusivement spirituel et sur pauvreté et dévouement qui seuls forment le caractère. Ces maisons pour enfants pauvres rivalisent en sobriété, en pauvreté, en misère. Leurs responsables tiennent à peu près ce discours : "Nous, on aime les enfants, on les aime en Dieu, on leur montre notre amour par des prières sans jamais les gâter par de vulgaires objets. Qu'ils apprennent à être heureux dans la pauvreté ! "Ce n'est pas un hasard si le premier exemple concerne les enfants de la bonne société et le deuxième, les enfants du tiers-monde, du quart-monde, du prolétariat. Korczak n'était pas de ceux qui prônent la disette pour les pauvres en arguant de la pauvreté spirituelle des riches; au contraire il cherchait à donner le maximum à ses orphelins. Certes, à voir aujourd'hui les photos de ces enfants on se dit : "Les pauvres! Ils n'étaient pas tellement comblés ! Ils ont encore tous la boule rasée à zéro, ils sont tous habillés très modestement, ils vivent dans des dortoirs". On peut difficilement comparer les orphelins de la Varsovie d'avant-guerre aux enfants soignés chez Bettelheim qui dit que l'amour ne suffit pas et qui laisse traîner des boîtes de bonbons et de chocolats de luxe dans chaque coin de son école orthogénique. Cependant, comparées aux autres orphelinats, les deux maisons étaient de véritables havres de bien-être.

L'activité de Korczak dans le ghetto de Varsovie

L'activité de Korczak avec ses enfants dans le ghetto de Varsovie est une preuve d'amour extrêmement concrète. Dans ce ghetto où les enfants mouraient de faim dans la rue, jusqu'au dernier moment, jusqu'à l'extermination finale, aucun enfant n'est mort de faim dans l'orphelinat de Korczak et très peu d'entre eux sont morts du typhus exanthématique qui sévissait dans la ville. Il est extraordinaire de lire les lettres où Korczak mendiait, véritablement, un kilo de pommes de terre, un kilo de navets pour nourrir ses enfants. Il est merveilleux de voir comment, quelques jours avant l'assaut final des nazis, il a pu faire jouer à l'orphelinat une pièce de théâtre, dans cet enfer où même les enfants de riches n'avaient plus droit aux manifestations culturelles.

En même temps qu'il manifestait son amour par des cadeaux matériels, Korczak tenait à épanouir au maximum ses orphelins sur le plan intellectuel. Il ne voulait pas organiser une école spécialisée dans l'orphelinat même et s'opposait absolument à un ghetto où on mettrait ces enfants de bons à rien, ces cas sociaux, ces orphelins, ces fils de femmes de mauvaise conduite. Il s'efforça, au contraire, de les mettre dans l'école du quartier, de les mêler à tous les autres enfants; et quand ils suivaient mal à l'école, parce qu'il est difficile de bien suivre la classe quand on a tellement de soucis, même à 8 ans, il leur offrait une aide scolaire réservée d'habitude aux cancres des familles nanties.
Un enfant sur trois rejeté du train en marche

Certes, Korczak est dépassé aujourd'hui par la Suède qui a fait quasiment disparaître la déficience mentale légère chez les enfants des ouvriers en assurant à tous les enfants une aide scolaire efficace. Mais il fait toujours figure de pionnier quand on pense à l'école dans nos pays, où un enfant sur trois se trouve rejeté du train en marche sous prétexte qu'il est inintelligent de naissance. N'est-il pas encore subversif de dire comme lui que ces bons à rien, ces orphelins, ces cas sociaux ont droit à la même instruction, à la même éducation que les enfants des beaux quartiers !

Mais que valent des cadeaux matériels et intellectuels sans amour ? Or Korczak n'avait pas peur d'aimer les enfants avec tout ce que cet amour peut comporter d'affection, de tendresse, voire d'érotisation sublimée. Il n'aurait pas eu peur de se faire traiter de pervers, de pédophile ou d'homosexuel. En fait, personne ne l'a traité ainsi; en Pologne d'avant-guerre, ce n'était pas à la mode et il n'y avait pas encore de psychanalystes pour le dire.

Korczak serait aujourd'hui tout à fait à contre-courant d'une tendance assez puissante en Occident, qui prétend que l'éducation, surtout celle des cas sociaux, enfants perturbés, adolescents plus ou moins délinquants, doit être tout entière établie sur la logique et exempte de toute affectivité. (Et peu importe dès lors que cette logique soit celle de la " behaviorthérapie " ou celle d'une certaine psychanalyse, mal digérée, mal comprise et qui ferait se retourner Freud dans sa tombe.) Toute une terminologie moderniste, sophistiquée, qui fait frémir de plaisir les habitués des cafés littéraires de la rive gauche à Paris, arrive à créer parfois, dans les institutions de ces deux types, des situations dignes des bagnes d'enfants du XIXe siècle.

L'éducation et les théories du conditionnement

Jadis en effet la rééducation était confiée aux équipes religieuses, imbues des notions de péché, de prise de conscience et de rédemption. On disait à l'enfant : "Tu as péché, tu es sale, tu es affreux; pour t'améliorer, il faut d'abord que tu comprennes que tu es un" mauvais objet ". Ce discours à peine caricaturé a survécu surtout - s'il ne survit encore - dans les maisons pour jeunes filles, dont les "Bons Pasteurs "étaient l'exemple le plus démonstratif. Actuellement, dans les institutions que j'appellerais "psychanalytiques perverties", on tient un discours apparemment plus moderne : "Il faut que tu comprennes et que tu suives la Loi". Remarquons que la majuscule du mot Loi fait allusion à Freud, pour qui pourtant la seule Loi qui fondait l'humanité et la culture était celle d'interdiction d'inceste et de cannibalisme. Or chez ces épigones, le terme " Loi " recouvre toute loi, décret, ordonnance, voire tout règlement intérieur, tatillon, fait pour la tranquillité des éducateurs et à la limite le bon vouloir de la direction et il donne ainsi une base théorique, scientifique et psychanalytique à la répression des jeunes et des enfants. Le temps manque pour exposer la répression des jeunes établie sur les théories du conditionnement, du behaviorisme et du conditionnement opérant.

Korczak qui connaissait Freud et Pavlov mais qui n'a jamais été psychanalysé, était tout à fait opposé aux pédagogies de ce type. Il connaissait mieux que quiconque la misère et les frustrations matérielles et affectives dont les enfants étaient victimes. Il avait une prodigieuse capacité de sublimer et il donnait largement, sans se poser de problèmes, des tonnes d'affection et de chaleur à ses enfants :

On dit que je suis un saint homme, que je me sacrifie pour les enfants; rien de plus faux. Il y en a qui aiment la bière, il y en a qui aiment jouer à la bourse ou aux courses, il y a ceux qui aiment les femmes; moi, j'aime les enfants, c'est ma joie de vivre, de vivre au milieu des enfants.(5)

Ce n'est pas la méthode pédagogique qui importe le plus,
mais l'esprit avec lequel elle est appliquée


Et les enfants qui ne sont pas dupes, le sentaient bien. Tous ceux qui ont eu affaire aux enfants, les leurs ou ceux des autres, savent que ce n'est pas la méthode pédagogique qui importe le plus pour rendre un enfant heureux mais l'esprit avec lequel elle est appliquée. Les enfants et les jeunes distinguent très vite si l'adulte défend une méthode pédagogique, un Etat, une religion, bref, quelque chose de transcendant ou s'il le défend lui, l'enfant. Ils savent très vite si l'adulte est "pour eux", ou "pour les autres". Les témoignages des survivants montrent que Korczak, même lorsqu'il donnait une taloche (il est même passé une fois devant son célèbre Tribunal pour enfants parce qu'il avait donné une fessée) était aimé par l'enfant qui savait que cette fessée n'enlevait rien à l'amour qu'il lui vouait.

Je rappelle qu'une autre fois Janusz Korczak est passé devant le Tribunal pour avoir descendu la rampe d'escalier sur son pantalon; c'était strictement interdit aux enfants et ne semblait permis qu'aux médecins. En effet, il a été acquitté dans cette affaire exactement comme nous autres médecins sommes acquittés de nos contraventions dans la rue, parce qu'il a plaidé "l'urgence médicale" ! C'était absolument faux mais vu que les enfants l'aimaient beaucoup, ils l'ont acquitté quand même. Ce n'est pas grave à 45 ans de descendre l'escalier assis sur la rampe...

Le danger des amours dévorants

Korczak n'ignorait pourtant pas les dangers de l'amour pathogène. Sans avoir lu Bettelheim ou Mme Mannoni, il connaissait les dangers des amours dévorants, des amours qui empêchent l'enfant de grandir. Contre ce faux amour qui n'est au fond pour l'adulte que l'amour de soi-même à travers l'enfant, il créa un garde-fou très puissant, résumé dans le titre de son deuxième grand (bien que bref) ouvrage de pédagogie, Le droit de l'enfant au respect. Il faut lire les pages pleines de drôlerie où il se moque des oncles, des tantes, des parents, bref de tous les adultes qui passent leur temps à pincer les joues des enfants, à leur faire des "guilili", à les chatouiller, à les tapoter, à les embrasser, à les étouffer, à leur baver dessus et qui s'étonnent et s'indignent que les petits chérubins ne soient pas contents ! Il a très bien su dire que l'amour où l'adulte dit à l'enfant "je t'aime, donc tu es mon objet; je t'aime, donc tu dois faire tout ce que je veux" n'est ni bon ni vrai. C'est un amour sans respect, un amour qui empêche l'enfant de s'épanouir.

Les conseils donnés aux mères des jeunes enfants

Un autre domaine où Korczak fait figure de pionnier pour son époque, encore qu'aujourd'hui les travaux du Dr Spock et des psychanalystes anglo-saxons fassent paraître son discours banal, est celui des conseils donnés aux mères de jeunes enfants, quel que soit cette fois-ci leur niveau économique ou socio-culturel. Il allait ici tout à fait à contre-courant des pédiatres polonais, allemands, mais aussi français: avec les découvertes d'hygiène et surtout avec l'introduction du lait artificiel sur le marché, on avait l'impression que la médecine s'était complètement emparée de la fonction maternelle et de l'éducation du petit enfant. La médecine était tellement fière, à juste titre d'ailleurs, de sa victoire sur la gastro-entérite du nourrisson qu'elle imposait aux mères un véritable carcan: biberon à l'heure, quantités mesurées à un milligramme près, un régime parfaitement scientifique, identique pour tous les enfants.

L'enfant était considéré un peu comme les agronomes considèrent une vache laitière, comme une espèce de boyau : ça entre d'un côté, ça sort de l'autre et entre les deux c'est le métabolisme... Le rôle de la mère consistait à donner la nourriture à heures fixes, en quantités fixes. Quand l'enfant criait, on disait : "Ah, il faut le laisser crier, Madame, autrement il va devenir capricieux. "Quand l'enfant recrachait sa nourriture, il fallait lui faire ravaler la régurgitation, quand il avait faim, c'était un caractériel, quand il ne voulait pas manger, c'était déjà un oppositionnel ! Aujourd'hui on est plus subtil, on force moins l'enfant... mais on lui donne du Théralène (ainsi c'est l'industrie pharmaceutique qui reste toujours gagnante avec les laits artificiels et les calmants...).Quand on l'entend crier la nuit, on lui donne des petites gouttes et il s'endort gentiment. Puis on s'étonne qu'à 16 ans, quand il est malheureux, il prenne du haschisch, sinon de l'héroïne; c'est pourtant sa mère qui lui a appris, lorsqu'il était âgé de quatre mois, que la meilleure réponse à l'angoisse est la réponse chimique.

Le devoir de la mère d'écouter son enfant

Korczak n'a jamais proposé du Théralène aux enfants qui pleuraient. Il disait aux mères:

Ne lisez pas les chiffres, ne lisez pas les préceptes initiaux, regardez votre enfant, sentez ses désirs, sentez ses besoins, sentez ce qu'il aime et adaptez-vous à lui. Ne demandez pas à votre enfant de s'adapter à vous, encore moins à ce que vous avez lu ou appris.(6)

Ses conseils allaient contre ce régime de pouvoir médical où les mères pleines de bonne volonté, qui aimaient les enfants d'une manière naturelle, ne savaient plus où donner de la tête; elles en arrivaient à ne plus oser dire à leur médecin qu'elles donnaient un biberon de plus ou de moins que prescrit, parce qu'elles se croyaient trop coupables! Korczak fut le premier à dire que le devoir de la mère est d'écouter son enfant, de sentir ce qu'il veut et s'y adapter et non pas de lire des livres scientifiques ni de l'élever un livre dans une main et le biberon dans l'autre.

Le rôle de l'adulte dans sa relation avec l'enfant

Dernier domaine que je voudrais seulement mentionner brièvement, où Korczak peut être considéré comme un pionnier, un précurseur: l'importance qu'il a donnée à ce que Freud appelait le contre-transfert. Janusz Korczak n'a jamais utilisé ce terme, plutôt par refus délibéré que par ignorance. Mais la lecture de ses œuvres révèle combien ce concept est capital pour lui, même s'il ne l'a jamais explicité. Il ne décrit jamais les actes ou les paroles d'un enfant sans référence subjective. Korczak ne se contente pas de décrire et de mettre en cause l'enfant avec ses troubles, son passé et ses malheurs : à chaque fois il décrit et met en cause en même temps l'adulte qu'il appelle "éducateur", "parent", et qui est souvent lui-même.

Cette implication de l'adulte dans la description de la relation avec un enfant, reste encore exceptionnelle dans la littérature plus d'un demi-siècle après que Freud eut décrit le contre-transfert. Les auteurs constatent et décrivent les troubles de l'enfant tout en en montrant les conséquences pour lui-même et pour les autres; ils cherchent et ils décrivent les causes de ces troubles chez les parents, chez les professeurs, dans la société ou dans le cerveau: mais ils ne disent jamais combien ni pourquoi cet enfant les embête, eux les psychiatres, les psychologues et les éducateurs. Or en réalité, on ne s'occupe bien des enfants que lorsqu'on les aime et on s'en occupe mal si on ne les aime pas. Je crois qu'avant de prendre en charge un enfant, il faut souvent se soumettre à une espèce de gymnastique spirituelle, à un auto-entraînement, à un véritable yoga de l'esprit et du corps, pour nous rendre aptes à le comprendre, à le tolérer et à l'aimer. Sans cela on ne fera jamais de vraie éducation: on fera du gardiennage ou de la science, mais les enfants n'y trouveront jamais leur compte.(7)

Lire l'œuvre scientifique de Korczak

En lisant l'œuvre scientifique de Korczak j'ai toujours eu le sentiment d'un précurseur, d'un pionnier, d'un grand non conformiste. Un seul point m'a troublé et, pourquoi le cacher, agacé: l'attitude de Korczak envers les problèmes de l'hérédité, où il emprunte sans critique aucune le discours "scientifique" dominant de la période pré-hitlérienne (qui, hélas, revient à la surface après avoir été compromis par les abus et les crimes qu'il a permis).Sa conception de l'hérédité biologique de l'intelligence et des comportements - un axiome et une fatalité - et son acharnement à défendre et à répandre les thèses eugénistes prenaient assurément leur racine dans le drame personnel de Korczak et dans sa peur de devenir fou ou d'avoir des enfants fous comme son père. Aujourd'hui cependant, certains passages de son discours pourraient être repris par les psychologues et les psychiatres d'enfants les plus réactionnaires qui prétendent expliquer les échecs scolaires massifs des enfants de milieux ouvriers et démunis par des causes "naturelles", biologiques et héréditaires.

Pourtant sa pratique pédagogique était en pleine contradiction avec ce discours et résolument optimiste: il faisait confiance à l'enfant et faisait tout son possible pour l'élever; il disait que les enfants valent ce que vaut l'institution, que les succès scolaires témoignent de la qualité de l'enseignement. Jamais il ne dit qu'un enfant pauvre ne pourrait, pour une raison héréditaire, aller à l'école secondaire ou jusqu'au baccalauréat.

Il me semble aujourd'hui que cette contradiction de Korczak n'est pas sans rapport avec la confusion dont il était victime (et dont nous sommes souvent victimes encore maintenant) entre l'hérédité biologique et l'hérédité sociale.

De quoi est fait un enfant

Korczak savait très bien que l'enfant n'est pas une table rase, qu'il naît déjà avec beaucoup de qualités héritées d'une manière encore inconnue de ses parents et de ses ancêtres. Mais il est important de souligner que la science la plus moderne ignore encore complètement le cheminement obscur et complexe qui va des supports de l'hérédité biologique (chromosomes, gènes, acides nucléiques, protéines, enzymes...) aux comportements aussi raffinés et propres à l'homme que le langage, l'intelligence, l'amour, la créativité, voire la folie. Or la mystification des psychologues " héréditaristes " est de prétendre expliquer les phénomènes sociaux, culturels et politiques directement par les principes biologiques et par l'hérédité. De même on infère de la transmission héréditaire de certains traits individuels à l'hérédité biologique des traits caractéristiques de populations entières. Certains discours actuels sur le caractère héréditaire et naturel de la différence considérable du Q.I. moyen entre enfants de la classe ouvrière et enfants de milieux nantis et intellectuels font penser à la confusion que l'on ferait entre l'hérédité de la couleur des yeux et celle du trône des rois de France, ou de la fortune des millionnaires. Ces explications aboutissent à faire croire qu'il y aura toujours les enfants riches qui, biologiquement, devront être polytechniciens et les enfants pauvres qui, biologiquement, devront être balayeurs.
J'ose penser qu'aujourd'hui Korczak n'aurait jamais accepté ces discours et qu'il aurait compris qu'il n'y a pas plus de chromosome d'intelligence que de chromosome de royauté ou de fortune.
Et je ne puis terminer sans remarquer combien l'humour constant de ce pessimiste que fut Korczak fait de lui un pionnier parmi ceux qui ne veulent pas trop se prendre au sérieux, ce dont nous manquons cruellement.
Texte tiré des actes du colloque tenu à Genève en 1981 : Janusz Korczak, l'homme, le médecin, l'éducateur, le poète.


1. Comment aimer un enfant: fragments choisis par J. Finder, traduits par S. Tomkiewicz (Inédit)
2. Jozki, Jaski i Franki et Joski, Moszki i Srule
3. Extrait de la re